Chastelet
Ordre du Temple : 1179
Visites : 2004, 2007, 2009, 2018
Toponymes connus
- Chastelet (Chastellet) Med.
- Vadum Jacob Med.
- Bayt al-Ahzan - Bayt al-Aḥzān / بيت الاحزان Arabe
- Metzad Ateret - Meṣad ʿAteret / מצד עתרת Hébreu Contemp.
- Chastelet du Gué de Jacob (Chastellet du Gué de Jacob) Med.
Description
Histoire
Au lendemain de l'éclatante victoire franque de Montgisard, en novembre 1177, le roi Baudouin IV obtint une trêve de Saladin. Cependant, dès l'année suivante, les Francs entreprirent la construction d'une nouvelle forteresse destinée à contrôler un important point de passage sur le Jourdain supérieur, connu à l'époque des croisades sous le nom de Gué de Jacob (en arabe Maḫāḍat al-Aḥzān, littéralement le « Gué des Chagrins »). Situé sur la route reliant Damas à Acre et à la Basse Galilée, ce passage constituait un axe stratégique essentiel pour les communications et les mouvements des armées musulmanes. Sa fortification devait permettre de verrouiller cet itinéraire et de compléter le dispositif défensif franc de Haute Galilée, notamment celui de Saphet, confié aux Templiers par le roi Amaury Ier en 1168.
L'entreprise associa Baudouin IV et les Templiers, même si certaines chroniques rapportent des réticences initiales du roi, qui craignait de compromettre la trêve conclue avec Saladin. Commencés en octobre 1178, les travaux progressèrent rapidement. Le roi se rendit sur place et participa à l'organisation du chantier de ce nouveau Chastellet, dont les blocs de grand appareil impressionnèrent les chroniqueurs. Saladin, alors occupé par d'autres opérations en Syrie, ne put empêcher l'établissement de cette position qui menaçait directement les communications entre Damas et la Galilée.
Au printemps 1179, les Templiers assuraient déjà la défense de la place, bien que de nombreux ouvrages fussent encore en construction. Conscient du danger que représentait cette nouvelle forteresse, Saladin tenta d'abord d'obtenir son abandon par la négociation, proposant une indemnité qui aurait atteint 100 000 dinars. Devant le refus des Francs, il entreprit un premier siège à la fin du mois de mai, mais dut le lever après quelques jours, sans avoir pu emporter la place.
Quelques mois plus tard, après sa victoire sur les Francs à Marj Ayoun, en juin 1179, Saladin lança une nouvelle offensive contre le Chastellet.
Arrivé devant la forteresse à la fin du mois d'août, il devait agir rapidement, car Baudouin IV rassemblait une armée de secours à Tibériade. Après de violents combats, les assaillants parvinrent à s'emparer des défenses avancées, contraignant les Templiers à se replier derrière les courtines.
Les musulmans entreprirent alors de miner la muraille. Une première tentative échoua, l'incendie des étais n'ayant pas provoqué l'effondrement espéré. Saladin fit approfondir la galerie, avant d'y mettre de nouveau le feu. Dans la nuit du 28 au 29 août, une partie du rempart s'effondra, ouvrant une brèche par laquelle les assaillants pénétrèrent dans la forteresse. La prise du château s'accompagna d'un violent incendie et du massacre d'une partie de ses défenseurs ; de nombreux autres furent faits prisonniers. Saladin ordonna ensuite la destruction systématique des ouvrages. Une épidémie, favorisée par la présence des cadavres et les conditions sanitaires du siège, frappa peu après son armée.
La disparition du Chastellet, moins d'un an après l'ouverture du chantier, constitua un revers majeur pour les Francs. Elle leur fit perdre un point de contrôle essentiel sur le Jourdain et empêcha l'établissement d'une forteresse qui aurait pu durablement entraver les mouvements des armées musulmanes. Cette victoire contribua à modifier le rapport de force régional en faveur de Saladin, plusieurs années avant la défaite franque de Hattin.
Les fouilles archéologiques conduites entre 1993 et 2008 sous la direction de Ronnie Ellenblum ont profondément renouvelé la connaissance du site. Elles ont notamment révélé l'ampleur des travaux restant à accomplir au moment de sa destruction, plusieurs portions de l'enceinte et certains équipements n'ayant jamais été achevés. La répartition des projectiles découverts lors des fouilles permet également de mieux comprendre le déroulement des combats. Enfin, un jeton monétaire retrouvé sur place et portant l'inscription VADI JACOB vient confirmer la dénomination médiévale du château.
Description
Le Châtelet du Gué-de-Jacob se dressait sur une légère éminence dominant le passage du Jourdain, à quelque 500 mètres au sud-ouest du gué (l'actuel Jisr Banāt Yaʿqūb). Si sa position permettait de contrôler un axe de communication stratégique, elle présentait en revanche de sérieuses faiblesses défensives : dépourvue de protections naturelles importantes, la forteresse était dominée de toutes parts par les hauteurs environnantes, notamment celles de la rive occidentale.
Le site, occupé dès l'époque protohistorique, accueillit une enceinte dessinant un quadrilatère irrégulier, long d'environ 145 mètres du nord au sud et large d'une cinquantaine de mètres, avec une extrémité septentrionale légèrement arrondie. Ses courtines, construites en pierres de grand appareil à bossage, atteignaient 4,40 mètres d'épaisseur. Sur les hauteurs situées à l'ouest du château, les carrières présentent encore des séries de blocs à différents stades d'extraction (fig. 11), témoignant d'une activité brutalement interrompue, à l'image du chantier de la forteresse. La porte principale s'ouvrait au milieu du petit côté méridional, tandis que quatre poternes, fermées par de simples vantaux, permettaient des accès secondaires.
Les fouilles conduites entre 1993 et 2008 ont montré que le chantier était encore loin de son achèvement lors du siège de 1179. Plusieurs courtines n'avaient pas atteint leur hauteur définitive et les dispositifs de flanquement demeuraient rudimentaires. Des blocs taillés pour recevoir des fentes d'archères n'avaient pas encore été mis en place. Certaines dispositions de l'enceinte pourraient toutefois correspondre aux amorces de tours dont la construction était envisagée, sans qu'aucun véritable ouvrage de flanquement ait pu être achevé.
Une vaste galerie voûtée avait été entreprise contre la face intérieure de la courtine orientale, au voisinage de la porte principale. Seule une salle était entièrement achevée au moment de la destruction du château. Elle abritait des installations destinées à la fabrication du pain, notamment un four à double niveau et une grande table de basalte utilisée pour la préparation et la fermentation de la pâte. Dans une pièce voisine se trouvait un moulin entraîné par un animal. Des aménagements comparables, associant fours, espaces de préparation et équipements de mouture, ont été observés dans plusieurs autres forteresses, notamment à Ārsūf, Kerak de Moab, Belvoir, Gibelin et au Crac des Chevaliers, témoignant de dispositions récurrentes dans l'organisation de ces installations alimentaires. Une vaste citerne complétait les équipements nécessaires à l'autonomie de la place.
Les fouilles ont également livré de nombreux témoignages des combats de 1179, notamment des concentrations de pointes de flèches permettant de localiser certains secteurs de l'assaut. Les armes découvertes témoignent de la diversité des combattants, parmi lesquels figuraient des archers locaux utilisant des équipements comparables à ceux de leurs adversaires. Les vestiges des destructions et les objets abandonnés sur le chantier permettent ainsi de saisir l'état de la forteresse au moment précis de sa prise par Saladin.
Le Gué-de-Jacob constitue ainsi un témoignage exceptionnel sur les méthodes de construction des grandes forteresses franques du Proche-Orient à la fin du XIIe siècle. Sa destruction a interrompu un chantier encore inachevé, offrant une occasion rare d'étudier les différentes étapes de la mise en œuvre d'un programme défensif de grande ampleur.